Banlieue de Fredericksburg, États-Unis, mai 2008

Diane Silver tourna la molette du lourd cadenas à combinaison qui barricadait la porte de son bureau, relégué au premier étage de la maison, en bout de couloir.

Elle pénétra dans la pièce qui semblait de taille modeste tant l’amoncellement d’ouvrages, les murs tapissés de bibliothèques et de casiers en réduisaient l’espace. Elle contourna la planche montée sur tréteaux qui lui servait de table de travail, se laissa choir dans le fauteuil et inspira lentement avant d’oser lever les yeux. Comme chaque fois.

Sur le mur situé en face d’elle, le seul libre de meubles, s’étalait un poster. Une photo de Leonor que Diane avait fait agrandir. Elle devait avoir sept ou huit ans et tenait à la main une énorme marguerite orange. Elle souriait, la tête coquettement inclinée sur le côté. Le même remords envahit Diane : elle ne se souvenait plus au juste quand avait été pris ce cliché. Leonor devait être assise sur son lit puisque des coussins roses et violines apparaissaient derrière elle.

Diane alluma son ordinateur. Elle fixa l’écran sans le voir. Son esprit s’évada pour rejoindre à nouveau ce passé parfait, celui dans lequel Leonor riait et s’émerveillait d’un rien. La phrase qu’elle avait tapée sinua sur l’écran lorsque l’appareil passa en mode veille, la tirant de son coma éveillé. « L’enfer est ici et maintenant. »

 

 

Après la morgue, ou plutôt, juste après le procès qui avait permis à Richard Ford, dit le beau Rick, le massacreur de Leonor, de ressortir libre et vainqueur, Diane avait entamé une longue et volontaire descente en enfer. Mais l’enfer ne voulait pas d’elle. Il en avait peur. L’enfer l’avait dégueulée. Diane faisait partie de la race des survivants, des résilients qui continuent coûte que coûte, même amochés, même infirmes.

Diane s’était réveillée un matin, son crâne explosant de la cuite de la veille, un godemiché abandonné dans son vagin. Elle l’avait balancé en bas du lit et avait suivi, les yeux mi-clos, les évolutions de la grosse larve blanche de sexe masculin, si on en jugeait par la petite chose qui pendait de sous son abdomen obèse. Sans doute le client qu’elle avait ramassé la veille. Elle n’en gardait aucun souvenir.

Un regard en gouttes de lac. Un nuage de cheveux blond-roux frisés, comme les siens. « Maman, maman, mais alors, les ours polaires vont mourir ?

— On les sauvera, ma chérie. Peut-être pas tous, mais la plupart. On les transportera au pôle Sud. » Un mensonge. Un autre. Ils allaient tous crever. Les ours, les phoques et les autres. Ils n’emmerderaient plus personne. Du moins pas ceux dont les bateaux emprunteraient la voie polaire enfin dégagée de sa calotte, une substantielle économie de temps et de carburant. Encore moins les compagnies ou gouvernements qui allaient forer sous la mer pour récupérer le gaz et le pétrole.

« Maman, tu es belle-belle-belle !

— Non, c’est toi qui es belle-belle-belle. Un ange. »

L’ange. Un ange qui s’émerveillait, riait de tout. Un ange qui transformait la vie en miracle. Un moineau qui se posait sur un appui de fenêtre. Un pétale de fleur qui atterrissait à ses pieds. Une mouche qui envahissait leur cuisine et ses hurlements pour la faire ressortir avant que sa mère ne l’écrase. Un ange qui ne voyait que la vie, que la vie rendait folle de joie. Un ange dont Diane avait dû identifier les morceaux, à la morgue. Les marques de brûlures qui zébraient ses flancs, ses fesses, son ventre. Diane n’avait pas pleuré, pas vomi, pas hurlé. Elle ne s’était pas trouvée mal. Elle était déjà au-delà. Elle avait regardé. Tout. Et l’enfer lui avait semblé une bonne alternative. Mais l’enfer n’avait pas voulu d’elle. Elle n’était pas assez docile. Et dans cette chambre minable, qui puait les pieds, en regardant la nouille qui pendouillait de sous l’abdomen gras et livide de son client de la nuit, celui qui venait d’allonger trente dollars – le prix d’une pute très bas de gamme –, Diane avait compris. Elle devait protéger les anges de leurs prédateurs. Ce matin-là, en un instant, Diane était redevenue le Dr Silver. En beaucoup mieux, en beaucoup plus implacable. Le client réclamait, assez gentiment d’ailleurs, une autre fellation. Elle l’avait envoyé paître, avait empoché les trente dollars et était sortie de l’hôtel minable.

 

 

Diane introduisit sa clef dans le port USB et transféra toutes les données de la journée sur son ordinateur. Quelques clics lui permirent d’afficher en mosaïque les quatre photos de scène de crime. On aurait presque pu croire qu’il s’agissait du même cadavre pris sous des angles différents, tant la mise en scène était identique. Quatre femmes, de race blanche, âgées de vingt-deux à trente-huit ans, retrouvées dans des motels assez pouilleux des environs de Quincy, Braintree et Lynn, périphérie de Boston. Donc, a priori, un Blanc, âgé de vingt-cinq à trente-cinq ans. Toutes des prostituées, avec un passé de toxicomane. Une proie idéale pour plusieurs raisons. En dépit de la méfiance de ces filles, de leur habitude de la jungle urbaine, il suffit d’allonger le prix de la passe assorti de la promesse d’une bonne dose pour qu’elles suivent leur client, surtout s’il a l’air plutôt inoffensif. S’ajoutait à cela que, aux yeux de pas mal de tueurs, les putes sont viles, sales. Elles couchent avec n’importe qui, monnaient le sexe, transmettent des maladies. Par un tour tordu de logique, les hommes en général, le tueur en particulier, deviennent leurs victimes. En d’autres termes, leur ôter la vie n’est pas aussi grave que de tuer une « vraie » femme, une non-pute. Une confortable déculpabilisation. Diane avait entendu et lu cet argument cent fois, lors d’interviews, de procès ou dans des rapports d’experts. Le tueur n’est pas coupable. Au fond, c’est lui la vraie victime. C’est l’autre, les autres qui l’ont contraint à faire le mal. Un retournement de situation aidé par la psychologie de bazar qui s’étale un peu partout et une défense qui se raccroche à ce qu’elle peut.

Les filles étaient inconnues dans les différents motels. Les prostituées préfèrent pourtant des lieux qu’elles connaissent, qui les rassurent. Le tueur était donc convaincant en plus d’avoir l’air inoffensif et sympa.

Aucune description physique du meurtrier. Ce sont les filles qui vont chercher les clefs de la chambre à l’accueil. Une pratique classique qui évite au client de se faire remarquer. Des témoignages recueillis par le Boston PD, il ressortait que le type frappait à n’importe quelle heure de la journée ou en soirée. Un solitaire. Pas de travail, ou alors un emploi qui lui permettait une grande liberté d’horaires.

Les flics et les labos du médecin légiste du Massachusetts avaient bien bossé, et Diane se souvenait du moindre détail des rapports qu’elle avait reçus. Elle détailla les photos par ordre chronologique, cherchant une différence, une modification, même minime, du modus operandi, des « perfectionnements ». En vain. Une mise en scène efficace, qui comblait toujours autant le tueur. Toutes les victimes avaient été retrouvées sur la moquette, non loin du lit, couchées sur le ventre. Elles avaient été ligotées à mi-cuisses, à la pliure des genoux et aux chevilles par une corde bleue en Nylon, le genre que l’on trouve dans n’importe quel magasin de bricolage. En revanche, leurs poignets avaient été liés dans le dos à l’aide d’un collant, neuf, que le tueur avait vraisemblablement apporté si on en jugeait par l’absence de squames dans la matière synthétique. Toutes, sauf une, la deuxième, avaient été étranglées à l’aide d’un bout de cordage bleu, abandonné ensuite à côté d’elles. Des fibres de coton blanc avaient été retrouvées dans la cavité buccale des quatre victimes. Une boule de tissu qu’il leur enfonçait au fond de la gorge. Étrangement, alors que le tueur semait volontiers ses traces, il avait chaque fois récupéré ce bâillon pour l’emporter avec lui. Un trophée ? Aucune marque de prise n’avait été relevée sur les victimes, pour une excellente raison : il n’y avait pas eu lutte. Il les assommait avant. Probablement dans la salle d’eau, lorsqu’il leur ordonnait d’aller se laver. On avait retrouvé un poil pubien, appartenant à la troisième femme, coincé dans l’anneau de la bonde. Il les surprenait et frappait par-derrière, ce que confirmait l’autopsie. Avec assez de violence – «… l’hématome résultant évoque l’usage d’une matraque de défense…», avait précisé le médecin légiste – pour leur faire perdre conscience. De petite taille ? D’une force physique médiocre, ce qui renforçait son air d’innocence ? C’était, du reste, ce traumatisme crânien qui expliquait le décès de la deuxième femme. La seule sur laquelle les labos n’avaient pas retrouvé de sperme. Pas pu ? Pas eu envie ? Diane optait pour la première hypothèse.

Son regard se riva à celui, jumeau du sien, de Leonor qui souriait, étalée sur le mur, sa grosse marguerite à la main. Diane oublia le reste. Un processus étrange s’opérait, qu’elle n’avait aucune envie d’analyser. On aurait dit que le grand regard clair de la petite fille ouvrait les portes secrètes et verrouillées de l’esprit de sa mère. Il ne s’agissait en rien d’une vision, d’un don surnaturel. Son intelligence venait de classer, rejeter, conserver, ordonner, comparer toutes les données sans même qu’elle s’en rende compte. Le bureau sembla s’obscurcir. Diane descendit avec lenteur elle ne savait trop où, quelque part, très loin dans son cerveau, dans un recoin où s’agençaient, sans qu’elle en soit consciente, toutes les pièces du puzzle.

Elle le voyait, de dos, comme toujours. Il était châtain foncé, cheveux mi-longs ondulés. Les labos du médecin légiste de Boston avaient retrouvé « un cheveu qui n’appartient pas à la victime, châtain foncé, mi-long, ondulé, coincé sous la ligature des bras…».

Dans le film que venaient de créer ses neurones, il s’agissait de la deuxième victime, une brune de vingt-huit ans, une certaine Cindy Rand. Visage très maquillé, moue fatiguée, énervée. L’esprit de Diane décelait le reflet de la fille dans le miroir rectangulaire scellé au-dessus du lavabo. La salle d’eau : une des photos de scène de crime. Soudain, Cindy écarquillait les yeux. Trop tard. La courte matraque en plastique noir et dur venait de s’abattre sur son crâne. Elle s’effondrait, son front heurtant le rebord du lavabo. Le légiste avait signalé un hématome en formation, situé deux centimètres au-dessus du sourcil gauche. L’homme la traînait par les chevilles, dans la chambre, à côté du lit, et la ligotait, lui fourrait une boule de tissu blanc dans la bouche. Il prenait son temps, son excitation montait au fur et à mesure de son rituel. Bientôt, il banderait. Bientôt, il pourrait baisser sa braguette et éjaculer entre les cuisses serrées de la fille[4]. « Pas de sperme dans la cavité buccale, vaginale ou anale, énumérait le rapport du légiste. En revanche, des écouvillons positifs ont été collectés à l’intérieur des cuisses et sur leur face interne-postérieure. » Il entourait lentement le cou de Cindy avec un bout de corde bleu, patientant encore un peu. Il n’y était pas tout à fait. Soudain, au moment où sa main s’approchait du bouton de sa ceinture de pantalon, un soubresaut. Sa victime venait de mourir. Il la secouait, d’abord. Puis lui assénait de grandes claques de fureur dans le dos. De frustration. L’orgasme ne venait que lorsqu’il les étranglait. Elle l’imagina éructant, insultant la femme morte qui venait de lui voler son plaisir.

Le regard intérieur de Diane balaya la chambre de motel. La télévision était allumée, le volume monté assez fort. Le rapport du Boston PD mentionnait : «… un des corps a été découvert par le gérant du motel à la suite de la plainte des occupants d’une chambre voisine. » Il se redressait, toujours de dos, poings crispés. Tremblant de colère, il récupérait le bâillon et défaisait les agrafes du soutien-gorge de Cindy : «… Chaque fois, une pièce de vêtement manque, en plus du bâillon : slip, soutien-gorge, voire, dans un cas, une botte à talon haut. » Un trophée qui lui permettait de se rejouer la scène, de parvenir à l’érection. L’odeur de ses victimes, de leur salive sur le bâillon. Jusqu’à ce que le souvenir s’émousse et qu’une nouvelle répétition lui devienne nécessaire. Bientôt. Bientôt, une autre femme allait mourir, une boule de coton blanc au fond de la gorge.

Diane avait exigé d’être appelée sur la prochaine scène de crime, avant l’enlèvement du cadavre. Les photos, les relevés, aussi précis soient-ils, étaient insuffisants. Elle voulait la flairer sur place. Sa nouvelle proie.

Sa proie avait abandonné ses empreintes digitales, son sperme, et un cheveu, donc son ADN, un peu partout. En d’autres termes, le tueur savait que les flics ne pourraient pas remonter jusqu’à lui. Jamais arrêté, jamais condamné, donc. Un petit gars gentil, effacé et propre sur lui qui ne dépasse jamais les limitations de vitesse ? Ou alors très intelligent, très secondarisé ? Non, pas la seconde hypothèse. Un type qui n’était jamais parvenu à la lever dans des circonstances autres que criminelles. Donc, un sujet qui se sentait inférieur au reste des hommes. Certainement pas un mâle alpha.

Il sembla à Diane que la lumière revenait dans le bureau. La marguerite orange s’imprima sur ses rétines. Les portes se refermèrent. Un sourire désespéré lui vint et ses yeux se remplirent de larmes. Elle murmura au poster, en lui envoyant un baiser-soufflé, du bout des doigts :

— Tu laisses maman, chérie ? Repose-toi, mon ange. Je t’aime tant… tant… plus gros qu’un énorme éléphant.

Son bébé. Son bébé l’accompagnait durant chaque seconde de sa vie. C’était bien. Très douloureux, horriblement douloureux, mais au fond réconfortant. Diane l’imaginait, perchée sur son épaule en toutes circonstances, comme un de ces charmants daemons de À la croisée des mondes[5].

Diane alluma une cigarette, se leva et s’approcha d’un casier fermé. Elle en tira une bouteille.

— Maman mérite un bon whisky, mon ange.

Elle avala une longue rasade à même le goulot. Certes, elle buvait et fumait trop, ne dormait presque plus malgré les somnifères et s’alimentait en dépit du bon sens. Rien à foutre !

Elle était morte un jour. Des années auparavant. À New York. En visionnant la bande du martyre, de l’agonie de sa fille. Rien ne peut tuer un fantôme : pas même le cholestérol ou le goudron des cigarettes !

Elle exhala une longue bouffée de fumée bleutée et avala une autre généreuse rasade d’alcool avant de se réinstaller devant son ordinateur pour consulter sa messagerie, son adresse e-mail confidentielle que dix personnes à peine dans le monde possédaient. Un message d’Yves l’attendait, dans un anglais parfait, bien que truffé de fautes d’orthographe. De son aveu, il en faisait autant dans sa langue maternelle : le français.

 

Comment vas-tu, ma chérie ? Ça ronronne gentiment de ce côté de l’Atlantique. J’ai le sentiment que, depuis mon retour il y a deux ans, je suis en vacances. Je ne m’en plains pas, même si je m’ennuie. Tu sais comme je hais la violence gratuite. Je hais ce monde qui la sécrète. Non, ne t’inquiète pas, nous n’allons pas encore nous engueuler sur notre opposition fondamentale : le monde est-il devenu plus implacable, plus cruel ou pas ? Je dis oui, tu affirmes le contraire. Nous campons chacun sur nos positions, c’est cool. Raconte-moi ce que tu fais, ta vie. La mienne est vide. Je ne peux même pas accuser quelqu’un d’autre. Ah si… un truc la meuble un peu. Silver. Pardon de lui avoir donné ton nom avant de faire plus ample connaissance avec elle. Silver est donc un petit bouledogue français bringé, une femelle, très drôle et tendre… quoique idiote. Elle a cinq neurones qui ne s’allument jamais ensemble. Tant pis : je suis fou amoureux d’elle. Tu te rends compte qu’elle dort le museau enfoui dans une de mes pantoufles ? Je craque ! Ben oui, chérie, j’en suis là. Blague à part, tu me manques, notre travail me manque, ma vie de là-bas me manque. Je te l’avoue : je m’emmerde ferme sans toi. Bon, d’accord, je brosse Silver tous les jours et je la promène. On fait de grandes parties de carotte couinante en plastique. Un peu léger pour remplir la vie d’un homme ? Quand auras-tu un besoin crucial de moi ?

Je t’embrasse goulûment.

Yves.

 

 

Il n’avait pas mentionné une seule fois Leonor, mais Diane la sentait partout dans son message. Au fond, Yves était un des rares qui aient perçu le gouffre sans fond dans lequel avait sombré Diane. Pour cette raison, il n’avait jamais demandé d’explications. Il n’avait jamais eu l’indécence de parler de deuil, de fin de deuil. Il y avait une plaie béante. Elle resterait béante, affreusement douloureuse. Ainsi le voulait Diane. Yves l’avait senti.

Un sourire. Le premier vrai sourire depuis des semaines. Yves Guéguen, colonel. Un flic français qu’elle avait formé trois ans plus tôt au profilage. Un homme selon son cœur en dépit d’une insolence décapante et d’une aversion pour l’autorité, assez incongrues étant donné son grade militaire. Chaque fois qu’elle lui en faisait la remarque, il répondait :

— Normal. Je suis breton. Ça vient avec les crêpes !

Diane avait fini par comprendre que la Bretagne était une partie de la France, dotée d’une forte identité régionale, et dont une des grandes spécialités était la crêpe ou plutôt la galette. Elle était même maintenant capable de placer cette région sur un planisphère.

À part cela, cette grande baraque de mec, Yves, avait l’étoffe du chasseur. Étrangement, sa « mission » se mâtinait de religiosité, une donnée assez incompréhensible aux yeux de Diane. Yves était un catholique non pratiquant mais convaincu. À l’instar de pas mal de protestants, Diane était fascinée par le catholicisme. Une religion de la culpabilité mais du mouvement, de l’amélioration personnelle. « Je suis coupable, de toute façon, mais je vais me démener pour rectifier le tir. Je vais convaincre Dieu que je vaux quelque chose, qu’Il a raison de m’accorder Sa confiance ! » Un truc de ce genre. Diane ne croyait plus à rien. Si, à une seule chose : la chasse. Ici et maintenant. Toutefois, Yves était le seul être humain qui soit parvenu à se frayer un chemin jusqu’à elle depuis. Depuis la mort de Leonor. Sa folie généreuse, sans doute. Car il était fou, lui aussi. Seuls les fous font avancer le monde dans le bon sens. Du moins était-ce la conviction de Diane. Qu’est-ce qu’un fou ? Quelqu’un qui s’oublie au profit des autres.

Elle eut envie de lui répondre sur-le-champ :

 

Cher Yves,

Je suis sur une enquête à Boston. Rien d’international. Un tueur minable mais qui a déjà étranglé quatre femmes. Des prostituées, bien sûr. Il ne s’arrêtera pas en si bon chemin, tant que je ne lui aurai pas mis la main dessus. Une aiguille dans une meule de foin. À moins qu’il commette une grosse connerie, son profil est si banal qu’il risque de s’écouler pas mal de temps, pas mal de vies, avant qu’on ne l’arrête. À part cela, je pense souvent à toi. Tu me manques aussi. Je n’arrive plus à me prendre le bec avec personne depuis que tu es parti. Ils ont tous peur de moi, parce qu’ils me jugent incontrôlable. Certes, ils ont raison. Un avocat d’affaires, associé dans un très joli cabinet bostonien, m’est tombé dessus avec la bénédiction du directeur de Quantico. Il veut faire un stage sur les tueurs en série. Ça sent le coup foireux à cinq kilomètres. J’ignore encore de quoi il retourne au juste. Toutefois, je vais trouver. Ravie qu’un bouledogue portant mon nom renifle avec délectation tes pantoufles. Ça me fait chaud au cœur !

Je t’embrasse en dame bien élevée : d’un frottement de joue contre joue accompagné d’un petit bruit de bouche mimant le son d’un baiser, afin d’épargner notre rouge à lèvres à tous les deux !

 

Elle cliqua en pouffant sur « Envoi ».

Le claquement du Zippo, une autre rasade de whisky. Elle éteignit l’ordinateur et se leva. Elle se rapprocha du poster, de la grosse marguerite, et passa ses doigts sur le sourire de Leonor.

Elle suffoqua, se cramponnant à sa volonté pour ne pas s’effondrer. Un voile glacé qui s’abattait sur son cerveau, le givrant. Un froid mortifère dans sa tête, dans tout son corps. Le rire de Leonor. Elle courait, se retournant pour faire un signe, celui de la suivre. Un jardin public avec en arrière-plan de hauts buildings. New York. Une main de femme se tendait vers la petite fille. Une jolie main gauche, fine, longue et pâle. Ornée d’une bague de fiançailles et d’une alliance. La petite menotte de Leonor qui rejoignait celle de la femme. Pas la main de Diane. Le rire ravi de Leonor. Plus rien. Le noir, le vertige. Diane se sentit partir. La pièce tourna, le sol se déroba. Elle se retint des deux mains sur le poster de sa fille souriante.

Une femme. Bien sûr. Quelle insondable gourde. Diane n’avait jamais compris comment sa fille avait pu suivre, en plein jour, un homme, même déguisé en clown ou en nounours. Leonor était terriblement méfiante, Diane y avait veillé. Ce flash épouvantable venait de la renseigner. Une femme. Une femme avait rabattu les gamines pour le tueur, le beau Rick. Une haine viscérale la secoua. Pas une femme. Une femme ne peut pas faire de telles choses, pas avec des enfants. Ce sont des trucs de tordus. Erreur, chérie, erreur. Certaines femmes sont aussi malfaisantes que certains hommes, notamment celles qui prostituent leurs bébés. Tu te souviens de cette fille de l’Arkansas que tu as fait arrêter, qui vendait sur Internet les vidéos de ses bébés qu’elle faisait violer par certains de ses mecs[6] ?

Elle allait la descendre, même si elle devait finir ses jours en taule ! Ça valait le coup. Les fantômes se foutent de la prison.

L’enfer. Faust avait raison. L’enfer, c’est ici et maintenant. Le pire n’existe qu’en nous. Et pourtant… la terre est un paradis. Nous n’en avons pas voulu. Nous avons détruit, avili tout ce que nous pouvions. L’Homo sapiens va disparaître. Bon débarras ! Non, non… ce ne sont pas les meilleurs qui survivront. Les gentils, les civilisés, les disciplinés crèveront. Ce sont les tueurs qui s’en sortiront, les plus féroces, les plus armés, comme toujours. Les fauves. Comme elle.

Diane allait descendre cette femme et s’en sortir avec les honneurs. Elle y veillerait. On ne doit payer que pour le meurtre d’un être humain. Cette femme n’en était plus un, du moins pas selon la définition de Diane.

Certes, c’était une définition très floue. En effet, quelle espèce animale prostituerait ses enfants pour de l’argent ? Quelle espèce animale rabattrait des proies pour qu’un membre de sa race torture, viole ? Aucune, à part l’Homme. Quelle sidérante espèce que l’Homme. Capable de merveilles défiant l’imagination, et puis de prendre son pied dans les hurlements et la souffrance.

Elle allait tuer cette femme. Celle dont la main enserrait les doigts de Leonor. Sans aucune hésitation.

Dans la tête,le venin
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